Κείμενα

Présentation de la brochure «Vogelfrei, migration, deportations, capital and its state»

Présentation de la brochure « Vogelfrei, migration, deportations, capital and its state »[1]

Antithesi

thesi@antithesi.gr

La publication de cette brochure a pour but de contribuer à l’analyse et à la critique de la politique de l’UE et de l’État grec pour le contrôle et la gestion biopolitique des migrations d’un point de vue prolétarien. Au cours des deux dernières années, l’accroissement important des migrations vers l’Union Européenne, dont la cause principale est l’intensification des conflits armés en Syrie, en Irak et en Afghanistan, s’est heurté d’une part à une intensification de la surveillance des frontières aboutissant à leur militarisation et d’autre part à la formation d’un nouveau cadre politique et légal grâce à l’accord conclu entre l’UE et la Turquie le 18 mars 2016 niant les principes de base du droit d’asile international. L’intérêt que nous portons au problème des migrations en tant que forme de la mobilité internationale des travailleurs, en tant qu’accumulation primitive permanente et en tant que forme autonome de l’activité du prolétariat, n’a rien d’académique. Nous cherchons au contraire à nous doter d’outils théoriques susceptibles de se révéler utiles dans l’élaboration de luttes communes aux prolétaires locaux et immigrants, en tant que partie intégrante du mouvement de classe en lutte contre le capital et l’État.

Cette brochure contient un texte que nous avons rédigé en nous concentrant sur le cas de la Grèce, un texte de Wildcat[2], groupe radical allemand, se concentrant sur le cas de l’Allemagne en tant que pays d’accueil des migrants, et un article théorique rédigé par Nicholas De Genova, universitaire radical qui propose une analyse du contrôle de la liberté de mouvement en tant que fondement de la puissance souveraine de l’État capitaliste.[3]

1 – La crise de reproduction des rapports sociaux capitalistes et la « crise des réfugiés ».

Nous partons d’un exposé de certaines banalités de base concernant le problème des migrations en Grèce. De pays de départ des migrations, la Grèce est devenue, dès le début des années 1990, un pays d’accueil.  Jusqu’à la fin de la décennie précédente, la plupart des migrants venaient des anciens pays du capitalisme d’État, et principalement d’Albanie. On estime qu’au cours des dix années précédentes (de 2006 à 2015), 1 800 000 migrants illégaux ont passé les frontières grecques et que 175 000 d’entre eux ont été déportés.[4] Cependant, la nature de la migration vers la Grèce s’est radicalement transformée à la suite du déclenchement de la récession économique de 2009 qui se poursuit actuellement et exprime principalement la profonde crise de reproduction des rapports sociaux capitalistes en Grèce. Les migrants entrés en Grèce après 2010 sont de moins en moins nombreux à espérer y trouver un travail et à y demeurer, comme c’était le cas lors de la période de croissance capitaliste en Grèce. Actuellement au contraire, la plupart des migrants ne font que passer les frontières grecques pour poursuivre leur voyage vers d’autres pays de l’UE, surtout vers les pays de l’Europe du nord. En outre, la plupart des migrants qui entrent en Grèce viennent de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, du Pakistan et d’autres pays du Maghreb. Ils fuient la violence quotidienne et la mort que causent les interventions capitalistes et les guerres civiles, c’est-à-dire les formes extrêmes de la destruction constante du capital variable et de l’accumulation primitive indispensables à la reproduction des rapports sociaux capitalistes à une échelle globale. Plus de 350 000 personnes ont été tuées dans la seule Syrie après le déclenchement de la guerre civile. On estime que depuis début 2015, environ un million  de migrants illégaux ont passé les frontières grecques, tandis qu’au moins 1 200 d’entre eux se sont noyés dans la Méditerranée, selon les chiffres de l’Organisation Internationale des Migrations.[5]

Ces chiffres montrent que ce n’est pas la première fois que des migrants pénètrent en Grèce en si grand nombre. La principale différence avec le passé est l’incapacité dans laquelle se trouve le capital grec d’utiliser cette force de travail pour accroître sa profitabilité et étendre sa reproduction, dans le contexte d’une réduction du capital fixe total en Grèce.[6] Dans cette conjoncture historique, l’État capitaliste grec ne peut pas utiliser les migrants pour faciliter la restructuration du marché du travail, le creusement des divisions au sein de la classe ouvrière et l’augmentation du taux d’exploitation. Dans un pays où le taux de chômage atteint 25%, la nouvelle population migrante est superflue aux yeux du capital. Bien entendu, les migrants en sont conscients, et c’est la raison pour laquelle ils cherchent à quitter la Grèce et à rejoindre d’autres pays européens par tous les moyens possibles.

C’est principalement ce qui explique que l’État et les médias grecs aient commencé à employer le terme « réfugiés » et à parler de l’existence d’une « crise des réfugiés » ou d’une « crise humanitaire », abandonnant ainsi (en partie) les discours sur « l’immigration illégale », sur « la crise de l’immigration », etc., qui ont une connotation négative. Ainsi que Marx l’avait dit de manière éloquente dans Le Capital, en parlant du « résidu de la surpopulation relative », qui« habite l’enfer du paupérisme », « le paupérisme… forme…une condition d’existence de la richesse capitaliste. Il entre dans les faux frais de la production capitaliste, frais dont le capital sait fort bien, d’ailleurs, rejeter la plus grande partie sur les épaules de la classe ouvrière et de la petite classe moyenne ».[7] Ainsi, l’État capitaliste eut principalement pour problème de trouver un moyen de faire porter le coût incombant au capital sur la classe ouvrière et sur la petite bourgeoisie. C’est dans cette optique que l’État a élaboré un discours lui permettant de contrôler et d’assimiler les gestes et les actes de solidarité spontanés envers les migrants et de les transformer en actes caritatifs gérés par les autorités de l’État et les ONG.[8] Le but du gouvernement de gauche de SYRIZA au pouvoir pendant cette période  a consisté à empêcher toute possibilité de voir se développer des rapports de lutte entre les prolétaires locaux et les migrants, susceptibles, par exemple, de se transformer en expropriation de masse/mouvement de squatters afin de satisfaire des besoins communs. Au lieu de quoi, l’État a encouragé la classe ouvrière et la classe moyenne locales à apporter leur aide, sous la supervision des autorités et des ONG. Les marchandises sont rassemblées dans les entrepôts de l’État et des ONG afin d’être distribuées dans les soi-disant « centres d’accueil » (qui sont en fait des centres de surveillance, d’isolement social et – fréquemment – de détention) dans le but d’effectuer le transfert des coûts décrit ci-dessus. Cette tentative a eu lieu très précocement, en août 2015, lors de l’évacuation d’un camp de fortune que les migrants avaient installé dans le parc Areos dans le centre d’Athènes, les migrants étant transférés dans le premier « centre d’accueil » installé à Eleonas, banlieue d’Athènes relativement isolée. T. Christodolopoulou, alors ministre des migrations, a fait des déclarations très révélatrices au cours d’une interview au journal Efsyn : « au parc Areos, nous avons affaire à une crise humanitaire », « le gouvernement SYRIZA a contribué à faire disparaître le terme ‘immigrant illégal’ du discours public. »[9]

2 – Discipliner et maîtriser les migrations : techniques et idéologies. Inclusion et exclusion.[10]

Au cours de  la même interview, l’ancien ministre a également déclaré que SYRIZA avait convaincu « la société qu’il existe une différence entre réfugiés et migrants ». Cette déclaration révèle clairement que l’émergence du « réfugié » dans la sphère publique et le fait qu’il soit distinct du migrant est également une technique visant à séparer, à contrôler et à discipliner les migrants ainsi qu’à les évaluer et à les trier en tant que force de travail. La générosité hypocrite envers les réfugiés s’est accompagnée de l’appel à l’expulsion rapide des migrants illégaux indésirables. Bien entendu, chaque État effectue une distinction entre migrants et réfugiés en fonction d’une décision politique qui n’a rien d’objectif. Par exemple, en 2015, l’État allemand a mis fin au statut de « réfugié » de la grande majorité des migrants afghans, bien qu’ils viennent d’un pays où la guerre sévit sans interruption depuis 15 ans. Le Ministre de l’Intérieur allemand, Thomas de Maizière, a déclaré en octobre 2015 que l’Afghanistan avait bénéficié d’une importante aide au développement et que, par conséquent, le gouvernement allemand « pense que les Afghans resteront dans leur pays ».[11]

En outre, la distinction qu’effectue la loi internationale entre réfugiés et migrants est elle-même sans fondement. D’une part, les « réfugiés » ne sont pas des victimes, ils ne sont pas les objets de pitié et de compassion passifs que nous présente habituellement le spectacle dominant. Ils demeurent des sujets qui font des choix de vie en dépit de leur condition de dépossédés. À cet égard, ils ne sont pas différents des migrants tels que la loi les définit. D’autre part, la plupart du temps, les migrants fuient des conditions sociales et politiques qu’ils jugent intolérables dans leur pays d’origine. Ils fuient la pauvreté, des formes de violence structurelle et de privations, les classifications admises de genre et de religion qui les oppriment. Dans ce sens, seul le degré de violence qu’ils subissent dans le cadre spécifique des rapports sociaux capitalistes dominants dans le pays qu’ils quittent les distingue des « réfugiés ».  Pour cette raison, nous ne parlerons dans ce texte que de « migrants ».

Par conséquent, la distinction entre réfugiés et migrants a servi de technique de base pour la machine administrative chargée du contrôle des migrations telle que l’ont définie l’Accord de Schengen, l’Accord de Dublin et la législation internationale concernant l’asile et les déportations. Cependant, comme l’ont prouvé les événements historiques, les stratégies et les tactiques de respect et de contrôle des frontières prennent forme en réaction à la subjectivité et à l’autonomie spécifiques du mouvement des migrants qui vient en premier et qui est imprévisible. Lorsque des centaines de milliers de migrants ont passé les frontières maritimes de l’UE à l’été 2015 dans des bateaux aussi fragiles que des coques de noix, les États-membres de l’UE et les médias ont exploité les centaines de migrants noyés (y compris de nombreux enfants) afin de promouvoir le discours sur la « crise des réfugiés » et la « tragédie humanitaire ». Ce discours comportait la dénonciation du « trafic d’êtres humains » que l’on a présenté comme « commerce des esclaves » ainsi qu’une représentation du mouvement migratoire en tant que « flux de migration chaotique et dangereux ». Cela fut au fondement de la militarisation du contrôle des frontières qui a abouti à l’envoi des forces navales de l’OTAN pour effectuer des patrouilles dans la mer Égée.[12] Bien entendu, personne n’a dit que l’intensification des mesures répressives à l’encontre du « trafic illégal » rend le passage des frontières beaucoup plus difficile et beaucoup plus dangereux pour les migrants.

La phase suivante des opérations idéologiques consista à exploiter le spectacle des attaques terroristes à Paris afin de décrire l’arrivée des migrants comme une « invasion d’extrémistes musulmans », « une invasion d’ennemis de la civilisation européenne », même si les auteurs des attentats étaient des citoyens européens. La menace que représentent des « combattants étrangers entrant et sortant par les frontières poreuses de l’Union Européenne »  devint le nouvel épouvantail nécessaire à la légitimation des prétendus « hot spots », c’est-à-dire l’enregistrement, l’identification et la détention dans des centres des migrants illégaux. Quelques semaines plus tard, les agressions sexuelles qui avaient eu lieu la veille du Nouvel An à Cologne furent utilisées dans le but d’entretenir une panique  d’ordre psychologique. On attribua ces agressions sexuelles à des Musulmans et en particulier aux migrants illégaux qui furent déclarés collectivement responsables afin de mettre en scène le personnage spectaculaire du « musulman terroriste/violeur » qui « s’attaque à l’ordre social et moral de l’Europe ».

Donc, on a utilisé le spectacle de la « crise des réfugiés-crise humanitaire », le spectacle du terrorisme djihadiste et la panique d’ordre psychologique autour des agressions de Cologne comme leviers pour promouvoir et mettre en œuvre des mesures d’urgence spécifiques au niveau de l’UE, concernant, d’une part, la reconfiguration des techniques et des tactiques de la surveillance des frontières et, d’autre part, la modification et l’application d’une législation plus restrictive sur la migration et l’asile.

3 – « Schengen est mort ! » L’accord entre l’UE et la Turquie.

Cependant, la cause plus profonde qui a conduit à imposer les mesures d’urgence et à amender la législation internationale de l’asile et de la déportation qui a été complétée par la signature de l’accord entre l’UE et la Turquie le 18 mars 2016, réside dans le fait que les règlements précédents (les accords de Schengen et de Dublin) ont échoué à remplir leur fonction. Et leur rôle ne consistait pas à fermer hermétiquement les frontières. Les frontières ne visent pas simplement à exclure les migrants ; ce ne sont pas des barrières infranchissables qui séparent l’ « intérieur » de l’ « extérieur ». En dépit du spectacle qu’offre le dysfonctionnement et l’insuffisance des frontières lorsqu’elles sont violées, les frontières fonctionnent en réalité en tant que filtres dans la sélection de la force de travail parce qu’elles présentent des obstacles (qui sont parfois mortels) qui trient les migrants les plus sains mentalement et physiquement, les plus vigoureux, et les plus jeunes, qui avantagent les hommes plus que les femmes et les enfants, qui donnent la préférence à ceux qui ont un peu d’argent et des ressources personnelles ou familiales. Pour les migrants en quête d’une vie meilleure en Europe, les dures épreuves qu’ils subissent en traversant les frontières constituent un test d’endurance sévère, une préparation à une période plus ou moins longue de travail précaire et d’ « illégalité ». En d’autres termes, les frontières facilitent la subsomption de l’énergie sociale, de la vitalité, de la mobilité et du malaise social des migrants sous le capital, c’est-à-dire leur contrôle et leur subordination en tant que capital variable.[13] Ainsi, le but principal n’est pas d’exclure les migrants mais de faciliter leur inclusion subalterne « déclarée illégale » dans chaque capital social national et dans son État.[14] Il s’agit en réalité d’un processus d’accumulation primitive car « de grandes masses … [sont lancées] …sur le marché du travail, prolétaires sans feu ni lieu… ».[15]

Plus particulièrement, en raison des conditions différentes de l’accumulation capitaliste en Grèce et en Italie par rapport aux pays de l’Europe du nord, les États grec et italien ont permis aux migrants de se diriger vers l’Europe du nord sans les enregistrer, puisqu’ils ne pouvaient pas et ne peuvent toujours pas les absorber comme main d’œuvre dans la production capitaliste de leur pays. Dans les pays d’Europe du nord, les politiciens fonctionnaires du capital redoutaient l’entrée incontrôlée des migrants et la rupture totale des mécanismes de la régulation et du contrôle de la migration.[16] Au cours de l’hiver 2016, les hommes politiques de ces pays ont déclaré que « l’accord de Schengen est mort ». En d’autres termes, une crise politique grave a éclaté au sein de l’Union Européenne.  Jusqu’au début de mars, les États européens situés sur la prétendue « route des Balkans vers l’ouest » (Macédoine, Serbie, Croatie, Slovénie, Hongrie et Autriche) ont élevé des barrières et fermé hermétiquement leurs frontières aux migrants illégaux. Cette crise fut finalement « résolue » grâce à la signature, le 18 mars 2016, de l’accord entre l’UE et la Turquie pour « la prévention de l’immigration illégale ».

Cet accord abolit en pratique le droit à l’asile et annule le statut de « réfugié » des migrants qui proviennent des zones de guerre en Asie et en Afrique en les classant dans la catégorie des « immigrants illégaux ». Voici quels sont les principaux points de cet accord :

  • Après le 20 mars, les demandes d’asile des migrants illégaux qui passent de Turquie en Grèce peuvent être immédiatement déclarées non recevables sans en examiner le fond. Ces migrants peuvent être immédiatement déportés et « refoulés » vers la Turquie sous prétexte que la Turquie est un « pays sûr » capable de garantir leur protection.
  • Jusqu’à l’examen de leur demande d’asile, les migrants seront détenus dans les « hot spots » convertis en « centres d’accueil fermés » (c’est-à-dire centres de détention) à Lesbos, Chios, Leros et Samos pendant une durée maximum d’un mois. Par la suite, si leur demande n’a pas été examinée dans les délais, ils sont transférés dans des « centres d’accueil » à l’intérieur.
  • Théoriquement, jusqu’à 72 000 migrants seront autorisés à quitter la Turquie pour s’installer dans l’Union Européenne, 54 000 d’entre eux sur la base d’un « arrangement volontaire ». En fait, le nombre de migrants qui ont pu le faire (et le pourront) est très faible. Même si ce point de l’accord est appliqué, il s’agit d’un nombre très faible étant donné que 2.7 millions de migrants syriens résident en Turquie. Jusqu’au 15 juin, seuls 512 migrants ont officiellement quitté la Turquie pour s’installer dans l’Union Européenne.
  • Pour chaque Syrien déporté des îles grecques en Turquie, un autre Syrien sera relocalisé dans l’Union Européenne sur la base de l’arrangement évoqué plus haut. Les migrants illégaux entrant en Grèce après le 20 mars sont exclus de cet arrangement, c’est-à-dire qu’ils sont punis pour leur désobéissance.
  • Même dans le cas où la demande d’asile est acceptée, le migrant ne peut séjourner dans le pays que pendant trois ans. Ensuite, il faut refaire une demande pour rester dans le pays. Au cours de cette période initiale de trois ans, il est interdit au migrant de séjourner dans un autre pays de l’Union Européenne pendant plus de trois mois. Ceux qui passent outre cette interdiction seront arrêtés et déportés dans leur pays d’origine.
  • La règle précédente s’applique également aux migrants illégaux qui sont entrés en Grèce avant le 20 mars, à l’exception de 20 000 personnes qui seront théoriquement « réinstallées » dans d’autres pays de l’UE. La plupart de ces personnes, dont le nombre total est d’environ 57 000, n’avaient pas été enregistrées et n’avaient pas demandé l’asile en Grèce précisément pour ne pas y être retenues. Au début d’avril, seules 2 700 d’entre elles avaient demandé l’asile. Ce nombre s’est accru au cours des mois suivants en raison de la fermeture hermétique des frontières de l’Europe. Cependant, le nombre de migrants non encore enregistrés demeure très élevé.
  • Si la demande d’asile d’un migrant est définitivement rejetée, il/elle est transféré(e) dans un centre de détention jusqu’à sa déportation dans son pays d’origine.
  • L’accord implique que la Turquie prendra toutes les mesures nécessaires pour empêcher l’ouverture de nouvelles routes de « migration illégale » par mer ou par terre entre la Turquie et l’EU.
  • Dès que les traversées de la Turquie vers l’Europe auront cessé ou seront substantiellement moins nombreuses, on activera un « plan d’admission volontaire ». En d’autres termes, une fois la migration sous contrôle, l’importation ordonnée de main d’œuvre à partir de la Turquie reprendra.
  • L’accord stipule que les citoyens turcs seront exemptés de demande de visa jusqu’à la fin de 2016. Au moment où nous publions, l’application de ce point de l’accord a été reportée à la fin octobre 2016. L’accord prévoit également une revalorisation de l’accord douanier entre l’UE et la Turquie.

En sus du financement initial de 3 milliards d’euros accordé à la Turquie, il a été conclu qu’un financement supplémentaire de 3 milliards d’euros sera versé à la Turquie jusqu’à la fin de 2018.

4 – La politique de l’État grec après l’accord EU-Turquie : isolement, séparation et répression.

Entre le 20 mars et le 8 juin, 9 750 migrants illégaux ont passé les frontières grecques en provenance de Turquie et 449 d’entre eux ont été déportés, c’est-à-dire moins de 5%. Toutefois, l’objectif principal de l’accord a été atteint, à savoir la réduction importante de la migration incontrôlée vers l’UE jusqu’à ce qu’elle cesse en pratique.[17] D’une part, il semble que la Turquie ait appliqué des mesures de répression de la migration sur ses côtes. D’autre part, les migrants ont compris qu’ils couraient le risque de dépenser beaucoup d’argent pour passer les frontières grecques tout en risquant d’y être bloqués ou – pire encore – à nouveau déportés vers la Turquie.

Au cours de la période même où les États des Balkans fermaient leurs frontières, l’État grec a changé de stratégie, passant d’une politique qui permettait aux migrants de se diriger vers le nord de l’UE à une politique d’isolement dans des lieux d’exil social. Un certain nombre d’anciens camps militaires à Koutsochero, à Schisto, à Skaramagka, à Alexandreia et ailleurs (mais également des usines et des entrepôts abandonnés) ont été transformés en prétendus « centres d’accueil », euphémisme que l’on utilise pour parler en réalité de centres de surveillance et d’isolement, gardés et contrôlés par l’armée et la police. Bien que ces centres soient dits ouverts, ce sont de fait des lieux d’ostracisme social. D’une part, on a choisi leur situation géographique de manière à entraver, voire à empêcher, toute tentative de contact et de solidarité. D’autre part, l’entrée dans ces centres est interdite aux gens du cru qui ne sont pas  officiellement autorisés à le faire par les flics et par les officiers de l’armée. Cette interdiction a même été étendue aux médecins qui offrent leurs services par solidarité, ainsi que cela s’est produit, par exemple, le 22 mai, lorsque des médecins et des activistes de la Clinique Sociale autogérée de Larisa ont tenté de pénétrer dans le centre de Koutsochevo pour rendre visite à des patients.

De cette manière, l’État divise les migrants en petits groupes isolés plus faciles à surveiller et à contrôler, dans le but d’empêcher toute possibilité de révolte contre leurs épouvantables conditions de vie, contre leur immobilisation et leur enfermement. En même temps, à l’intérieur des centres, les migrants sont groupés par nationalités, ce qui permet de canaliser la colère contre les autorités militaro-policières et l’État pour la diriger vers des conflits ethniques entre les divers groupes et individus, c’est-à-dire vers une violence à l’intérieur d’une même classe. Cependant, le but le plus important est d’empêcher tout contact entre les prolétaires locaux et les migrants. Il s’agit d’un modèle de gestion biopolitique des populations superflues pour le capital, appliqué depuis de nombreuses années dans les camps de réfugiés du Moyen Orient et de l’Europe du nord, afin que ces populations ne présentent aucun danger pour l’ordre capitaliste.

Les conditions de vie dans ces centres d’isolement sont véritablement misérables. Même des organisations telles que L’Agence pour les réfugiés des Nations Unies et l’ONG ActionAid, qui travaillent main dans la main avec l’État grec pour le contrôle des migrants, dénoncent l’entassement de centaines de personnes dans des  lieux misérables et mal ventilés, le manque de nourriture, d’eau, d’électricité, de toilettes et de douches, les rations qui, de manière prolongée, ne contiennent que du riz et des pommes de terre, l’insuffisance de soins médicaux. Il arrive souvent qu’à la première goutte de pluie, les centres se transforment en bourbiers. Dans d’autres cas, les tentes sont exposées au soleil pendant toute la journée. Les incidents d’empoisonnement alimentaire sont très fréquents tandis que les conditions de vie plus générales génèrent des troubles respiratoires, cutanés et gastro-intestinaux. Il est très symbolique que le nouveau centre de Chios ait été construit sur le terrain d’une ancienne déchetterie.

Un autre aspect de la nouvelle stratégie de l’État grec a consisté à s’attaquer aux groupes d’activistes solidaires incontrôlables qui n’ont aucun lien avec les ONG officielles.[18] Cette agression a débuté peu après la signature de l’accord du 18 mars entre l’UE et la Turquie.[19] L’agression visait principalement les activistes solidaires appartenant au milieu anarchiste/anti autoritaire, que l’on accusait d’ « amener les réfugiés à adopter des comportements extrêmes qui aboutissaient à des conflits », d’ « inciter les migrants à Idomeni à franchir la barrière », et ainsi de suite.[20] La campagne de propagande était menée par le gouvernement et les autorités policières. Les mêmes articles dans la presse révélaient les craintes réelles du gouvernement : « des policiers aux barrages sur le pont d’Axios, dans les environs d’Idomeni, sont en train de vérifier les papiers et les voitures des personnes qui se dirigent vers le village, celles des étrangers particulièrement, apparemment dans le but d’empêcher la distribution de matériel imprimé (brochures, cartes, etc.) aux réfugiés et aux migrants, qui les incite à se révolter »[21], « ces activistes sont à  presque 50% d’origine inconnue et sont impliqués dans des activités troubles », « nous faisons face à une situation incontrôlable qui ne peut être évitée qu’en transférant les réfugiés d’Idomeni dans des espaces sous contrôle »,  « jusqu’à ce que cela soit effectif, il existe un danger d’escalade des conflits dans la région ».[22] Hormis l’avilissement pur et simple des migrants qui sont présentés comme des marionnettes dans les mains d’activistes solidaires qui les manipulent, il est évident que l’État redoutait et voulait empêcher toute possibilité d’une rencontre et d’une coopération explosives entre les migrants et les activistes solidaires contre la violence des frontières et de leurs gardiens. Cependant, l’État agresseur ne s’est pas contenté de propagande. Le 20 avril 2016, l’action de solidarité No Border Kitchen a été évacuée et la police a effectué au moins 8 arrestations d’activistes solidaires à Idomeni et de nombreux raids dans les îles du nord-est de la mer Egée et ailleurs.

La répression du gouvernement a atteint son point culminant avec l’évacuation du camp de fortune d’Idomeni qui a commencé le 24 mai. L’abjection et la cruauté de cette opération étaient sans précédent. L’entrée dans le camp était totalement interdite même aux volontaires accrédités des ONG. On a ainsi entravé la distribution de nourriture et le nettoyage des sanitaires de manière à ce que les migrants soient contraints de monter à bord des cars de la police qui les ont transportés dans des centres d’isolement. En ce qui concerne la couverture de l’opération de police par la presse, l’entrée n’a été accordée qu’aux médias de l’État, à la Télévision Nationale Grecque (ERT) et à l’Agence d’informations d’Athènes. En d’autres termes, on a même violé la liberté de la presse ! Les migrants qui sont montés de force à bord des cars ne savaient pas exactement où ils allaient, incident qui prouve que certaines pratiques des régimes réputés totalitaires telles, par exemple, le déplacement forcé vers une destination inconnue, peuvent tout à fait s’appliquer dans un régime capitaliste démocratique gouverné par un parti de gauche démocratique.

5 – Pour les luttes, leur contenu et leurs perspectives.

Au cours de l’année écoulée, les migrants illégaux ont lutté contre les conditions de vie misérables qui leur ont été imposées, contre l’incarcération, contre l’isolement social, et pour leur liberté illimitée de mouvement. Dans cette lutte, ils ont utilisé pléthore de moyens : manifestations, blocage du chemin de fer à Idomeni pendant de nombreux mois, rassemblements spontanés et blocage des routes sur les grands axes grecs et européens, grèves de la faim et révoltes dans les centres de détention et à Idomeni où ils ont affronté la police grecque et macédonienne, et la liste est encore longue. Le camp de fortune d’Idomeni fut, tant qu’il dura, une longue protestation. Au cours de ces mobilisations, les principales exigences des migrants ont été l’ouverture des frontières et l’obtention d’une plus large liberté de mouvement, l’amélioration des conditions de vie dans les camps et dans les centres « ouverts », la libération de ceux qui étaient incarcérés dans les centres de détention. En vivant ainsi pendant tant de mois dans le camp de fortune d’Idomeni dans de très mauvaises conditions climatiques, ils ont prouvé leur très grande détermination et leur énergie. Ce ne sont ni des victimes passives ni des individus résignés en dépit des épreuves terribles de la guerre et de la migration. C’est la raison pour laquelle l’État grec a tenté de les parquer et de les isoler dans les centres « ouverts » et « fermés ».

C’est dans ce sens que les nombreux squats qui ont été organisés par les activistes solidaires et les migrants sont extrêmement importants, tout d’abord parce qu’ils créent un espace public de rencontre et de contacts où peuvent se rassembler les prolétaires locaux et les migrants illégaux. En d’autres termes, les squats peuvent servir de base pour le développement de luttes communes et cela a été amplement démontré par le fait que les migrants qui participent à des squats ont également participé à des mobilisations et à des manifestations concernant des problèmes qui affectent principalement les prolétaires locaux, par exemple les manifestations contre la réforme des retraites mise en place par le gouvernement SYRIZA, c’est-à-dire la gauche du capital et son État. En outre, la pratique des squats est intrinsèquement une pratique d’expropriation de la propriété capitaliste qui, aujourd’hui plus que jamais, est nécessaire à la satisfaction non seulement des besoins des migrants mais aussi à celle des besoins des prolétaires locaux. Les nouvelles mesures ratifiées par SIRIZA au cours des mois précédents entraineront des saisies de logements prolétariens et des évictions, pour la première fois à une échelle de masse pendant les années de récession. Par conséquent, la pratique du squat pour satisfaire des besoins prolétariens constitue un paradigme pour les luttes de classe pendant la période qui va suivre. Jusqu’à une date récente, l’expropriation directe de la richesse sociale pour satisfaire des besoins se limitait principalement au refus de payer les billets de transport et à des expropriations sporadiques de grosses épiceries par divers groupes anarchistes – cette dernière pratique ayant surtout un caractère propagandiste.[23]

Bien entendu, les squats comportent aussi des aspects contestables auxquels nous devons réfléchir et que nous devons nous efforcer de supprimer. Voici, à notre avis, les plus importants : premièrement, le raisonnement paternaliste ou humanitaire de certains activistes solidaires ; deuxièmement, l’existence de hiérarchies basées sur le genre et la division du travail basée sur le genre chez les migrants qui y participent ; et troisièmement, la perception de la pratique du squat non comme un moyen d’action directe pour la satisfaction des besoins mais comme un moyen de soulever des problèmes de « haute politique », ce point concernant particulièrement des groupes qui ont récemment quitté SIRIZA – perception et pratique étrangères et opposées au développement de l’autonomie prolétarienne.

En outre, la lutte contre les centres d’ « accueil » et contre les centres de détention est extrêmement importante parce que ce sont les techniques de base pour isoler socialement les migrants et pour empêcher tout contact entre eux et nous, les prolétaires locaux. Même si les demandes d’asile des migrants ostracisés dans les centres « ouverts » et « fermés » sont acceptées, ils demeureront, selon l’accord du 18 mars, piégés dans l’État capitaliste auquel ils se heurtent en tant que population superflue. C’est la raison pour laquelle le problème de la satisfaction des besoins prolétariens contre les besoins de l’accumulation capitaliste nous concerne tous, prolétaires locaux et prolétaires migrants.

6 – Épilogue.

Il arrive souvent que même la fraction la plus radicale du mouvement de solidarité envers les migrants parle de frontières fermées et de la prétendue « Europe forteresse ». Ils ont donc tendance à oublier que le régime des frontières et de la déportation sert en fait à réguler et à contrôler les migrations et à subordonner l’inclusion des migrants en tant que travailleurs « illégaux » de manière à favoriser les besoins de l’accumulation capitaliste. Ce spectacle d’exclusion est renforcé par le fait qu’en raison des conditions de l’accumulation capitaliste en Grèce, l’État grec met en œuvre une politique qui repousse les migrants sans papiers dans des lieux d’isolement social, de contrôle et même d’incarcération.  Cela dit, il faut souligner que le discours sur l’ « ouverture des frontières » peut être tenu par la fraction libérale du capital (par exemple, le Parti Vert en Allemagne) dans le but concurrentiel d’attirer la main d’œuvre migrante et de promouvoir une réduction généralisée des avantages sociaux, du salaire social et du salaire direct, concernant tous les prolétaires.

Nous devons, au contraire, lutter contre la surveillance et les centres de détention, contre le déplacement des migrants sans papiers et leur séparation de la classe ouvrière locale et du mouvement classe oppositionnel. Nous devons lutter pour la satisfaction de nos besoins, des besoins des migrants et des prolétaires locaux, par le biais d’actions qui exproprient directement la propriété capitaliste, les squats par exemple, et par le biais de luttes revendicatives. La véritable liberté illimitée de mouvement ne peut pas consister à « ouvrir les frontières » sur décision du gouvernement, comme nous l’avons démontré. Grâce au développement du mouvement autonome prolétarien, nous pouvons acquérir un pouvoir de classe indispensable pour réellement recouvrer notre humanité et pour obtenir la véritable liberté de mouvement,  c’est-à-dire l’abolition de toutes les frontières et, par conséquent, de tous les États, en abolissant les rapports sociaux capitalistes et en créant une nouvelle société communiste sans classes.

[1] Marx utilise le terme « Vogelfrei » dans le premier volume du Capital pour désigner  les masses en voie de prolétarisation. Ce terme signifie littéralement « libre comme l’air » et représente le prolétariat,  privé des moyens de production et de subsistance, sans aucune protection et exilé de toute communauté humaine au sein de laquelle il pourrait satisfaire ses besoins, et pour qui la seule « option » consiste à vendre « librement » sa force de travail sur le marché du travail capitaliste.

[2] http://www.wildcat-www.de/en/wildcat/99/e_w99_migration.htlml (consulté le 23 mars 2017).

[3] De Genova N. “The deportation regime : sovereignty, space, and the freedom of movement” in De Genova, N. and Peutz, N. (eds.), 2010, The Deportation Regime: Sovereignty, Space, and the Freedom of Movement, pp.33-65, Durham: Duke University Press.

[4] Au cours de cette période, la plupart des migrants déportés étaient également d’origine albanaise.

[5] Voir : http://missingmigrants.iom.int (consulté le 30 juin 2016).

[6] I. Ioakeimoglou, analyste grec marxiste, signale qu’en Grèce, entre 2010 et 2016, le capital fixe total (machines, bâtiments et locaux de production, routes, ports, etc.) a été réduit de 8,2% selon les chiffres de la Commission Européenne. Ce chiffre est plus élevé que la réduction du capital fixe total en France et en Italie pendant la seconde guerre mondiale (respectivement 8% et 7%).

[7] Marx, K., 1976. Capital, volume I, p. 797, Penguin dans la version originale ; la traduction se trouve dans la traduction du Capital dans la Pléiade, p.1161. Ici, le point de vue de Marx n’est pas tout à fait exact puisque les dépenses relatives à l’excédent de population paupérisée sont rentables pour le capital. Un nombre conséquent de petites et de grandes entreprises capitalistes, y compris les producteurs de nourriture et de produits de base indispensables, les agences de traducteurs, les entreprises du bâtiment qui construisent les centres de détention, les opérateurs de téléphonie mobile, etc., ont accru leur chiffre d’affaires et leurs profits grâce à l’absorption de l’accroissement de la demande qu’engendrent l’argent des migrants, les dépenses des travailleurs et autres personnes qui leur apportent de l’aide, les dépenses de l’État et l’aide financière d’urgence accordée par l’UE. En outre, plusieurs magasins de détail et d’autres petits commerces (hôtels, taxis, etc.) ont escroqué les migrants (il est souvent fait état des prix exorbitants exigés des migrants par les détaillants, les taxis et les hôtels). Depuis la fin de 2015, l’État grec a reçu 237 millions d’euros d’aide financière d’urgence de la part de l’UE. La majeure partie de cette somme est allée aux ONG et, de là, à diverses entreprises caritatives capitalistes.

[8] Le texte « Migrations, réfugiés, et travail » de Wildcat (op. cit.) décrit les tactiques adoptées par l’État allemand au cours de l’été lorsque Merkel a proclamé une « culture de l’accueil », tactiques semblables à la manière dont le gouvernement SYRIZA a géré la situation en Grèce, quoique dans une conjoncture économique totalement différente.

[9] Le fait que l’évacuation du parc Areos n’ait pas eu à affronter de résistance significative et que la logique caritative ait été prépondérante, n’est pas sans rapport, jusqu’à un certain point, avec le contenu des activités de solidarité spontanées. La plupart de ceux qui ont participé à ces activités n’ont pas, dès le début, mis en avant le problème de l’expropriation de la propriété capitaliste pour satisfaire les besoins en nourriture et en logement. Au contraire, la plupart d’entre eux se sont contentés de collecter les marchandises d’urgence et d’organiser leur  distribution. Bien entendu, cette collecte et cette distribution sont indispensables dans un premier temps pour soulager les besoins immédiats. Toutefois, il faudrait immédiatement se démarquer clairement des ONG, de l’État et des supplétifs divers de la gauche du capital.

[10] Les parties 2 et 3 s’inspirent librement de l’analyse présentée dans De Genova, N. 2016, « The crisis of the European border regime : Towards a Marxist theory of borders ». International Socialism 150.

[11] Beaty, T. kai Surana, K. « Afghan refugees receive a cold welcome in Europe », 2016.                                 Quartz,  http://qz.com/568717/afghan-refugees-receive-a-cold-welcome-in-europe/ (consulté le 26 mars 2017).

[12] Voir par exemple, l’article Germany soldiers ‘to chase’ smugglers in EU Mediterranean mission, publié sur le site de Deutsche Welle, http://www.dw.com/en/germany-soldiers-to-chase-smugglers-in-eu-mediterranean-mission/a-18716930 (consulté le 26 mars 2017).

[13] La liberté de mouvement illimitée des prolétaires peut potentiellement poser de graves problèmes pour la reproduction des rapports sociaux capitalistes car elle peut être utilisée pour déserter des régimes nationaux particuliers de la subordination du travail au capital. C’est la raison pour laquelle la mobilité globale du capital exige la régulation et la restriction de la liberté de mouvement des prolétaires. Idéalement, seule la mobilité contrôlée de la marchandise-force de travail devrait être autorisée selon les besoins variables et fluctuants de l’accumulation capitaliste. Bien entendu, la subjectivité et l’autonomie de mouvement des prolétaires précède toujours la valorisation du capital, s’y substitue  et ne peut jamais lui être totalement subordonnée. Comme Nicholas De Genova le souligne clairement dans son texte « Le régime de la déportation », op. cit. : « la liberté de mouvement constitue un rappel obstiné que les pouvoirs créatifs de la vie humaine, sa vitalité même et son potentiel productif, doivent toujours l’emporter sur tout régime politique. Le régime de la déportation, donc, s’avère être un mécanisme frénétique et inepte, dont les mouvements empruntés et convulsifs sont condamnés à n’être qu’une caricature grotesque de la liberté humaine qui toujours le précède et le dépasse. » En outre, la formation et la reproduction de l’État-nation lui-même en tant que rapport social d’aliénation, en tant que forme d’incorporation des contradictions et des divisions de la société civile des individus particuliers, est basé sur la réification de la vie humaine et de sa transformation en citoyenneté et en extranéité.

[14] Selon les études menées par certains « think tanks » capitalistes, les migrants qui arrivent en Europe « rembourseront » presque plus du double de ce qui est dépensé pour eux en seulement cinq ans (Refugees will repay EU spending almost twice over in five years, Guardian, 18.05.2016). C’est la raison pour laquelle Nils Muižnieks, commissaire pour les Droits de l’homme au Conseil de l’Europe, a présenté l’évaluation suivante dans le rapport publié le 31.05.2016 : « En l’absence d’une réponse européenne commune, penser en terme de crise est penser à court terme. Il faudra que l’Europe ré envisage le long terme et considère l’intégration comme un investissement à long terme … la situation actuelle, où dominent l’action nationale unilatérale et l’absence d’une politique commune des frontières et de l’asile, est en train d’encourager de manière déraisonnable certains pays à s’éloigner de l’intégration … Le soutien à l’intégration ne devrait pas être interprété à tort pour « un appel d’air » [encourageant les migrants à venir en Europe]. » (http://bit.ly/1UoOzxi. Consulté le 26 mars 2017.)

[15] K. Marx, op.cit., p.876. Traduction de La Pléiade, vol 1 p.1170.

[16] La perte de contrôle sur la migration n’est pas seulement menaçante en termes du fonctionnement des États capitalistes, car elle mine la discipline de la force de travail et son inclusion subordonnée, déclarée illégale, sur les marchés du travail nationaux. Plus profondément, la liberté de mouvement, en tant que condition ontologique des pouvoirs créatifs et productifs humains, est le fondement caché de la puissance souveraine de l’État capitaliste « qui la capture et la cannibalise » et la transforme en son contraire, sous les formes réifiées et séparées de la mobilité de la main d’œuvre, de la citoyenneté et de l’extranéité. Par conséquent, le combat des migrants pour leur liberté de mouvement sans entraves constitue une menace existentielle pour le fondement réel de la puissance souveraine de l’État. C’est la raison pour laquelle les dirigeants de l’UE tentent frénétiquement de réprimer cette lutte. Pour une analyse plus étendue et plus profonde, voir l’article génial de Nicholas De Genova, The Deportation Regime, op. cit.

[17] Dans nombre de cas, les comités d’appel qui examinaient les demandes d’asile ont reçu favorablement les appels des demandeurs d’asile en considérant que la Turquie n’était pas un « pays tiers sûr ». Même des institutions bourgeoises comme les comités d’appel ne pouvaient pas passer outre le fait que l’État turc a illégalement déporté des milliers de migrants vers la Syrie au cours des mois précédents, ni le fait que les premiers Syriens à être déportés en Syrie avaient été détenus pendant trois semaines dans un camp de détention isolé et privés d’avocats. C’est la raison pour laquelle, le 16 juin, le gouvernement SYRIZA a passé une loi modifiant la composition des comités d’appel pour l’asile, puisque ceux qui existaient ne renvoyaient pas les migrants en Turquie (http://www.analyzegreece.gr/topics/immigrants-rights-and-racism/item/446-the-greek-government-manipulates-the-asylum-appeals-committees. Consulté le 26 mars 2017.

[18] Il existe des analyses qui sous-estiment grandement le mouvement de solidarité en ne disant rien de l’agression de l’État grec et des médias contre des camps de fortune des migrants et des groupes d’activistes solidaires incontrôlables. Si cela se produit, c’est parce qu’en faisant état de ces agressions, ils seraient obligés d’en fournir une explication qui contredirait leur positionnement qui consiste à assimiler les activités solidaires (ou « la plupart d’entre elles », ce qui revient au même si l’on ne dit rien d’autre) à de la charité. En outre, il est évident que ce genre d’analyse ne confère aucun sens politique à la lutte des prolétaires migrants pour leur liberté de mouvement, car elles sont imprégnées par une conception euro centrique selon laquelle les luttes des migrants ne peuvent rien changer à l’équilibre du pouvoir de classe à moins que les luttes séparées des prolétaires locaux ne réussissent à gagner du terrain. En fait, ce positionnement politique nie, d’une part, toute possibilité de développement de luttes de classe communes là où prolétaires locaux et migrants peuvent se réunir, soi-disant en raison des « conditions objectives » dominantes, puisqu’il théorise les luttes locales et migrantes en tant que deux processus séparés et isolés. D’autre part, un  positionnement de classe révolutionnaire devrait, au contraire, reconnaître le véritable mouvement qui est en train de se dérouler à ce moment précis de l’histoire et ne devrait pas discréditer la lutte des prolétaires migrants pour leur liberté de mouvement en sous-entendant faussement que ce mouvement des migrants est une tentative de fuite individualiste.

[19] Il est tout à fait remarquable que la première agression pour réprimer une initiative solidaire envers les migrants ait été le fait du prétendu Parti Communiste (CP) le 10 novembre 2015, lorsque ses membres, casqués et armés de matraques, ont attaqué le squat installé dans le vieil immeuble du Centre des travailleurs à Lesvos et l’ont évacué. Quelques mois plus tard, le député du CP, Christos Katsotis, a fait remarquer dans une question au Parlement que « le centre de Skaramagka est fréquenté par des gens bizarres, » et que « des membres des ONG font campagne auprès des réfugiés, ils leur donnent l’impression qu’ils vont quitter le centre le lendemain, et cela crée des tensions » (journal  Avgi, 13.05.2016). Cette déclaration montre clairement que l’agression ne visait pas les ONG qui travaillent harmonieusement avec l’État, mais qu’elle visait les « activistes solidaires qui créent des tensions », c’est-à-dire les groupes incontrôlables d’activistes solidaires. Il n’est certes pas surprenant que le CP aide l’État capitaliste à réprimer les tendances les plus radicales du mouvement d’opposition.

[20] Journal Kathimerini, 15.04.2016.

[21] Ibid.

[22] Journal Vima, 17.04.2016.

[23] Il y a quelques années, le refus de payer les notes d’électricité et les péages d’autoroute était également très répandu. Ces pratiques ont cependant disparu de la sphère publique actuellement.

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